
Industrie européenne : "La pression chinoise s'exerce sur trois fronts, c'est sans précédent !"
Le choc de compétitivité imposé par la Chine n’obéit pas aux règles habituelles. Pour résister, le Vieux continent devra faire mieux que l'Industrial Acceleration Act (IAA) prévient un économiste.
Ce sera, à coup sûr, l'un des sujets brûlants du prochain G7 organisé en France, du 15 au 17 juin prochain à Evian. A force de gagner en compétitivité de manière déloyale, la Chine déstabilise des pans entiers de l'économie occidentale, Allemagne en tête. Les analystes estimaient que la Chine exporterait 10 millions de voitures par an d'ici la fin de la décennie. Or les exportations chinoises du quatrième trimestre 2025, ont déjà atteint ce seuil en rythme annualisé. L'an passé, les volumes d'exportation chinois ont progressé deux fois plus vite que le commerce mondial, et cette dynamique s'est encore renforcée au premier trimestre 2026 avec une croissance de 15 %. Goldman Sachs estime que la vague d'exportations chinoises pourrait amputer la croissance allemande d'environ 0,2 à 0,3 point de pourcentage par an jusqu'en 2029. Un autre rapport, du Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan, avertit que la concurrence chinoise pourrait menacer jusqu'à 55 % de la production manufacturière européenne à moyen terme — 35 % en France 70 % en Allemagne. L'Europe peut encore réagir, analyse prévient Sander Tordoir, le chef économiste du Center for European Reform. Mais le temps presse. Et il faudra jouer d'autres cartes, en parallèle de l'Industrial Acceleration Act. Car celui-ci comporte des failles.
L'Express. L'Europe a déjà subi des crises dans le passé. En quoi le choc de compétitivité actuel, initié par la Chine, est-il différent ?
S. T. Nous avons déjà connu un premier choc de compétitivité après l'adhésion de la Chine à l'OMC en 2001. Celui-ci avait porté le surplus manufacturier de ce pays à un peu moins de 1 % du PIB mondial. Au cours des trois à quatre dernières années, une deuxième vague a ajouté presque un autre point de pourcentage. Mais la préoccupation, durant le premier choc, ne portait pas principalement sur la dépendance stratégique, ni nécessairement sur le cœur productif de l'économie. Il était encore plausible de penser que les secteurs perdus — comme la production de jouets, de meubles ou d'électronique de base — n'étaient pas vitaux pour le dynamisme futur, et que des gains plus larges, provenant de l'accès à des importations moins chères et de la montée en gamme technologique, pouvaient l'emporter sur les dommages locaux.
Pendant le premier choc, certains secteurs en Europe se sont d'ailleurs développés grâce au commerce croissant avec la Chine, en vendant des produits chimiques, des voitures ou des machines outils. Compte tenu de sa spécialisation dans les biens d'équipement, l'Allemagne en a pleinement bénéficié. Mais cette fois, c'est différent, et les conséquences directes pour Berlin sont bien plus importantes. Les exportations chinoises progressent à nouveau fortement. Or les importations ne suivent pas. En volume, elles ont à peine augmenté au cours des six dernières années. En valeur, les importations manufacturières, y compris les composants importés, stagnent depuis une décennie ; hors semi-conducteurs, elles ont carrément diminué. La Chine ne partage tout simplement pas son marché intérieur avec ses partenaires commerciaux. Le résultat est une hausse de plus de 1 000 milliards de dollars des exportations chinoises sans compensation pour les autres pays, et un surplus de biens manufacturés d'environ 2 000 milliards de dollars — un montant équivalent au revenu national de l'Italie !
Pourquoi ce choc fait-il planer un risque majeur pour l’Europe ?
Parce qu’il ne se corrige pas par les mécanismes habituels. En théorie, une économie dégageant des surplus commerciaux aussi massifs devrait voir sa monnaie s'apprécier, renchérissant ses exportations et stimulant ses importations. Or ce rééquilibrage ne se produit pas : la Banque centrale chinoise et les banques d'État interviennent massivement pour empêcher toute appréciation du yuan. En fait, le choc que nous subissions n'est pas le fruit d'un avantage comparatif naturel, mais le résultat de distorsions massives et délibérées : des subventions estimées à 4,4 % du PIB chinois selon le FMI, soit environ 800 milliards de dollars par an ; un taux de change artificiellement sous-évalué d'environ 16 % selon le FMI, peut-être davantage en réalité ; et une épargne des ménages structurellement trop élevée qui comprime la demande intérieure chinoise et force les entreprises à exporter à tout prix.
Le problème ? Ce choc frappe simultanément les industriels européens sur trois fronts simultanément. Tout d’abord, ils sont évincés du marché chinois, où les champions domestiques remplacent les importations ; ensuite, ils perdent des parts de marché dans les pays tiers, où la Chine s'impose avec des produits moins chers ; enfin, ils subissent une concurrence croissante sur leur propre marché intérieur. Cette triple pression est sans précédent. Elle ne laisse aucun marché de repli. Et ses conséquences dépassent largement le sujet de la compétitivité. En laissant se concentrer en Chine la production mondiale de voitures, machines, technologies propres et semi-conducteurs, l'Europe s'expose à une dépendance structurelle que Pékin peut ensuite utiliser comme moyen de pression. Les autorités chinoises font déjà du chantage à l’approvisionnement en terres rares. Une Europe qui dépend de la Chine pour ces intrants industriels critiques perd non seulement sa souveraineté économique, mais aussi sa capacité à se réarmer !
Autre difficulté, la perte rapide de secteurs industriels entiers ne débouche pas nécessairement sur la « destruction créatrice » schumpétérienne — où de nouvelles industries remplacent les anciennes. Sans protection suffisante pour laisser le temps aux écosystèmes industriels de se recombiner, c'est la désindustrialisation pure et simple qui s'installe : les usines ferment, les compétences disparaissent, et l'industrie à haute productivité censée prendre le relais n'émerge jamais. Le cas de l'industrie solaire allemande, qui dépendait en 2010 de composants nationaux et qui s'approvisionne aujourd’hui en équipements chinois, illustre tragiquement cette dynamique. L'automobile, les machines-outils subissent également de plein fouet la stratégie de domination chinoise et demain ce sera au tour de l'aviation !
L'Europe ne reste pas les bras croisés. Elle pousse pour la mise en place de mesures protectionnistes au travers d’une loi sur l’accélération de l’industrie. Mais la réponse est-elle à la hauteur des enjeux ?
L'Industrial Accelerator Act (IAA) proposé par la Commission européenne constitue un premier pas encourageant, mais il souffre de plusieurs lacunes qui le rendent insuffisant pour répondre à l'ampleur du choc infligé par la Chine. Premier écueil : des seuils trop permissifs. Les pouvoirs publics peuvent acheter des produits non européens si les fournisseurs du Vieux continent ou les partenaires éligibles proposent des prix supérieurs de plus de 25 %, voire de 30 % dans certains cas. Or, les produits chinois sont souvent au moins 40 % moins chers, précisément en raison des distorsions que l'UE tente de contrer. Si les seuils ne sont pas revus à la baisse, le texte risque de créer une échappatoire plutôt qu'une protection réelle.
Ensuite, le texte propose une définition trop large du contenu européen. En considérant comme « contenu local » les intrants provenant des 76 partenaires commerciaux de l'UE, l'IAA ouvre la voie à du contenu chinois incorporé via des pays tiers, vidant partiellement de son sens le critère de préférence européenne. Bien sûr, à terme, l'IAA servira de base pour des négociations commerciales. Elle peut permettre à l’Europe d’ouvrir ses marchés en échange de réciprocité. Mais ce n’est qu’une partie du puzzle à mettre en place pour résister au choc de compétitivité 2.0 imposé par la Chine.
Quelles autres cartes l’Europe peut-elle jouer ?
La première concerne l’approvisionnement en terres rares. Il existe des discussions actives entre l'administration américaine et les représentants Européens pour construire un marché occidental. Certes, le niveau de prix y serait plus élevé. Par ailleurs, ces efforts vont prendre des années. Mais je pense ils devraient nous donner davantage de résilience. Un autre avantage, moins connu, de l’Europe concerne la fabrication des puces. Dans ce domaine, la Chine dépend fortement d’équipements européens. Des machines que l’on trouve en Allemagne et aux Pays-Bas. On peut même dire que sans elles, l’industrie chinoise des puces serait en mauvaise posture. Ce n’est évidemment pas une carte agréable à jouer, car toute initiative européenne peut donner lieu à des représailles. Cependant, elle pourrait servir un jour si la Chine continue de dépasser les bornes.
Enfin, comme évoqué récemment par le Président Emmanuel Macron, l’Europe peut s’inspirer de l’article 301 de la loi américaine sur le commerce de 1974. Celui-ci autorise le représentant américain au commerce à répondre à un large éventail de pratiques étrangères jugées déraisonnables ou discriminatoires, même lorsque ces pratiques ne correspondent pas strictement aux violations définies par le droit de l'OMC. Cet instrument diffère des outils classiques. Il n'exige pas de prouver l’existence de subventions entreprise par entreprise. Il permet d'imposer des tarifs ciblés sur des secteurs entiers et de les maintenir aussi longtemps que la distorsion sous-jacente persiste. Son champ d'application est très large : les Etats-Unis l’ont déjà utilisé contre le vol de propriété intellectuelle, les transferts de technologie, ou les mouvements de change. C'est précisément en invoquant cet article que l'administration Trump avait imposé des tarifs douaniers sur les importations chinoises. L'UE ne dispose pas d'un instrument comparable, capable de répondre aux distorsions sans forcément déclencher une guerre commerciale totale. Dans le futur, on pourrait envisager un scénario dans lequel réévalue le yuan en échange de l'abandon par l'UE de son article 301. Mais avant d’en arriver là, l’Union européenne devra renforcer son unité. Dernièrement, l'Allemagne a elle-même contribué à affaiblir le texte de l'IAA. De fait, sur la période récente, la France défend les intérêts industriels allemands avec plus de vigueur que l'Allemagne elle-même !
