Sam Lowe: « l'accord Johnson sur le Brexit est proche d'un no deal »

Opinion piece (Les Echos)
12 November 2019

Dans une interview aux « Echos », Sam Lowe, du Centre for European Reform, explique pourquoi les entreprises britanniques ont un gros travail de préparation au Brexit devant elles et comment le Brexit va impacter la population.

Vous dites que l'accord de Boris Johnson serait aussi problématique qu'un « no deal ». Pourquoi ?

Un accord de libre-échange coûterait grosso modo au Royaume-Uni 4 à 6 % de PIB, contre 6 à 8 % dans le cas d'un « no deal ». L'accord Johnson est donc plus proche d'une sortie abrupte que du scénario du « remain ». Mais surtout, même s'il ne prévoit pas de tarifs ou quotas douaniers, l'accord du 17 octobre signifie pour les entreprises des préparations et des processus assez similaires à ceux d'un no deal. Il y aura dans la nouvelle relation, qui sera  basée sur un futur accord de libre-échange , des déclarations et formalités de douanes, des inspections, des contrôles de sécurité et, malgré tout, certains droits de douane. La responsabilité légale sur les produits britanniques exportés incombera à l'importateur sur le continent. Pour les produits agricoles, même s'il n'y a pas de tarifs douaniers, il y aura des inspections sur les produits frais qui les rendront moins compétitifs. J'ajoute que dans les services, il y aura des frottements équivalents.

Quel est le plus gros danger de ces frictions ?

Il y a un risque très significatif qu'elles conduisent certaines entreprises à déplacer toute la chaîne de valeur de leurs produits sur le continent. Parce que faire entrer et sortir des composants au Royaume-Uni ne sera plus aussi simple. La motivation pour désinvestir du Royaume-Uni est d'autant plus forte que les entreprises entièrement intégrées sur le continent pourront toujours accéder aux consommateurs britanniques en exportant - une fois l'accord de libre-échange conclu - sans droits de douane. Dans les services aussi, beaucoup de groupes avec des clients européens auront intérêt à établir des bureaux sur le continent.

On ne parle pas non plus assez de la règle d'origine. Elle stipule qu'un produit doit intégrer suffisamment de valeur ajoutée, créée dans un pays donné, pour qu'il puisse être exempté de droits de douane dans le cadre d'un accord de libre-échange. Prouver que le seuil est atteint impose un coût supplémentaire, car cela doit être audité. Certains producteurs britanniques pourraient juger ce coût prohibitif. En corollaire, les entreprises européennes ne pourront plus utiliser leurs implantations au Royaume-Uni dans le calcul de la valeur ajoutée servant de référence dans les accords de libre-échange entre l'UE et d'autres zones économiques. Elles pourront donc vouloir rapatrier certaines usines.

Une fois l'accord signé, libéré de la pression des Brexiters, Londres pourra-t-il garder une relation très intégrée avec l'UE ?

On devrait bientôt connaître la réalité du Brexit négocié par Boris Johnson. Mais la  pression politique  des Brexiters va demeurer, en particulier sur la question de la liberté de circulation des personnes, une règle de base du marché unique européen. A long terme, c'est-à-dire dans 20 ans, je pense que le Royaume-Uni finira par être très intégré à l'UE au moins pour les biens. Un peu comme la Suisse. Car il y aura bien un gouvernement labour ou conservateur qui poursuivra un agenda de rapprochement avec l'UE. Mais à court terme, la relation démarrera sur des positions assez éloignées.

Comment la population va-t-elle ressentir l'impact de l'accord ?

Les économistes doivent faire un effort de pédagogie. Lorsqu'on évalue l'impact à entre 4 % et 6 %, cela signifie que le PIB sera inférieur dans 10 à 15 ans à ce qu'il aurait été sans le Brexit. C'est un gros choc pour la croissance potentielle du pays. Mais, en ce qui concerne le ressenti des gens, cela dépend de comment les autres moteurs de l'économie se portent à cet horizon. Et il n'est pas sûr que, dans 15 ans, les gens mettront leurs problèmes sur le dos du Brexit. Il y aura peut-être eu une crise financière !

Cela dit, il va bien y avoir un impact localisé du Brexit assez immédiat : dans les villes où sont fermés des sites industriels ou dans les zones agricoles. Les difficultés ne seront pas distribuées également selon les régions, Londres ayant tendance à rebondir vite. Le reste de l'impact du Brexit sera plus difficile à mesurer dans la vie de tous les jours, il affectera les prix, la croissance des salaires, la productivité…